Menaçes sur le journalisme classique

 » Et si tu écrivais quelque chose de positif, pour changer ? «  Sous l’influence grandissante de Twitter et Facebook, le travail de journaliste se réduit à des articles courts et tape-à-l’œil. La logique inverse serait d’écrire des textes de fond, qui informent et contribuent à changer le monde.

 

Lors des situations de crise, des guerres et des catastrophes, les secours se déploient rapidement : médecins, pompiers, secouristes, personnel des œuvres d’entraide, bénévoles. Ils parent au plus pressé, soulagent la douleur et la souffrance. Il est vrai que cette aide n’est pas toujours bien conçue. Et il existe des projets d’entraide qui servent davantage à générer des dons ou à se donner un profil intéressant. Mais les personnes qui interviennent sur le terrain accomplissent généralement un effort formidable. Après leur journée de travail, elles savent que leur engagement a un sens.

Et puis, il y a les journalistes. Toujours présents lorsque des êtres humains hurlent, prennent la fuite, meurent. Quand il y a détresse et souffrance, les journalistes sortent leur bloc-notes et leur stylo, dirigent la caméra sur les personnes qui souffrent et celles qui agonisent. Après leur journée de travail, les journalistes savent qu’ils étaient présents. Mais ils n’ont pas aidé.

Selon la déontologie, les journalistes devraient être objectifs et indépendants, et idéalement faire preuve d’empathie. Ils ne devraient pas adhérer aux causes qu’ils traitent, même s’il s’agit d’une bonne cause. Mais qu’est-ce que c’est, adhérer ? Est-ce déjà adhérer à une cause, que d’écrire régulièrement sur une question donnée ? Comme le faisait la journaliste russe Anna Politkovskaïa, qui n’a pas pu se retenir de parler de la guerre de Tchétchénie, sachant qu’elle allait être assassinée, tôt ou tard ? Est-ce déjà adhérer à une cause, que de lâcher le stylo et la caméra dans les situations de détresse ? Comme l’ont fait les journalistes sur les îles de la Méditerranée, au plus fort de la catastrophe des réfugiés, quand l’urgence était d’aider, à l’arrivée des barques surchargées ? À ce stade, le journaliste qui restait passif était mal vu.

Dans quelle mesure les journalistes peuvent-ils s’impliquer ? C’est une question fréquemment discutée en lien avec les principes éthiques du journalisme. Dans son livre  » The Bang Bang Club « , Greg Marinovich évoque le vécu des photographes pendant les luttes contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Il décrit la scène d’un homme en train de brûler, qui est ensuite poignardé. Présent comme photographe, Greg Marinovich tente timidement de dissuader le meurtrier, puis se met à photographier l’agonie de la victime. La photo lui vaudra le prix Pulitzer, qu’il fêtera abondamment avec ses amis. Pour se justifier, il déclare que sa tâche est de documenter la réalité, et non de la changer.

Dans ce même ouvrage, Greg Marinovich relate l’histoire du photographe Kevin Carter, qui décroche lui aussi le prix Pulitzer, pour la photo d’une petite fille soudanaise assise par terre, affaiblie par la faim, avec déjà un vautour qui la guette. Qu’est-ce que le photographe a fait pour aider cette petite fille ? À cette question de ses collègues, il ne sait que répondre.
Rester en marge – ou aller au cœur des choses.

Face au mal et au malheur, les journalistes sont en général simples spectateurs, et ne soulagent pas la souffrance. C’est là leur dilemme. En psychologie du traumatisme, ce type de passivité est associé à des troubles psychiques. Notre argument, en tant que journalistes, est alors de dire que nous donnons une voix aux victimes, et que nous interpellons la société à travers nos récits et nos images.

Mais est-ce que cela est encore vrai ? Quand j’ai commencé à parcourir le monde en tant que journaliste indépendante, il y a bientôt vingt ans, je voulais que mes articles changent le cours des choses. À l’époque, il y avait des financements pour mes investigations et des preneurs pour mes articles. Les médias n’étaient pas encore en crise, le journalisme était un métier respecté. Mes textes rédigés en voyage parlaient des événements qui m’arrivaient et des personnes que je rencontrais. Par exemple de Petimat, petite fille de Tchétchénie, pâle et maigre, malade du cœur, flottant entre la vie et la mort. Mes articles étaient écrits sans aucune distance, car j’étais profondément émue. Et les lectrices et lecteurs ont réagi. Leurs dons ont permis de financer l’opération du cœur nécessaire, et Petimat a grandi pour devenir une magnifique jeune femme.

Après l’attaque terroriste à Beslan, en Ossétie du Nord, qui a causé la mort de plus de 150 enfants, j’ai visité avec les mères les halles où étaient couchés les corps, et assisté aux enterrements. Sur les croix des tombes, les photos des visages innocents sont déchirantes. Je rédige mes articles les larmes aux yeux, le cœur serré. Je ne voulais pas être la journaliste distante qui se borne à rapporter les événements. Encore une fois, le lectorat a réagi par des dons financiers généreux. Je croyais à mon métier, qui avait son rôle à jouer dans le monde.
Saturation et lassitude

Mais le monde a changé, et avec lui le monde des médias. Tandis que les guerres et les catastrophes se suivent, les rédactions et les lecteurs donnent des signes d’épuisement.  » Et si tu écrivais quelque chose de positif, pour changer ? « , me dit-on. Un nombre croissant de journalistes luttent pour placer leurs sujets dans des espaces rédactionnels en déclin. Pendant ce temps, Twitter et Facebook deviennent des sources majeures d’information, tout comme les applis qui fournissent des nouvelles en temps réel et les voyageurs qui documentent leurs périples sur des blogs.

Lorsque la rémunération des reportages est devenue franchement insuffisante, j’ai arrêté d’écrire ce que j’observais, pour rédiger des propositions d’articles, avec annonce du contenu, à l’intention des rédactions. Même si je savais que la réalité que je verrais sur place serait très différente. Une fois sur le terrain, j’ai commencé à ignorer la souffrance, j’ai cessé de chercher les personnes qui incarnaient l’espoir. C’était ce que voulaient les rédactions.

Mes mots ne suffisaient plus à rendre la complexité du monde. Les articles devaient être courts, si possible positifs et simples. À cette époque, je réfléchis régulièrement à changer de métier. Si finalement je persiste dans le journalisme, c’est aussi et surtout grâce à quelques expériences positives, malgré les temps difficiles. Ainsi l’exemple du paysan du Burkina-Faso, qui plante une forêt dans une zone du Sahel. Dès qu’il termine sa tâche, le gouvernement s’accapare le terrain et annonce un projet de construction qui signifie la destruction de la nouvelle forêt. Suite à mon article, un lecteur me contacte. Il est prêt à donner 50 000 euros pour acheter le terrain. La forêt sera sauvée.

Tout en me permettant de continuer mon travail, ces quelques exemples ne suffisent pas à raviver ma passion pour le journalisme. Je passe alors beaucoup de temps à rédiger des demandes de bourses pour des investigations sur des sujets complexes, que les rédactions ne financent plus. Mes propositions de thèmes s’adaptent à la demande : gangs de filles dans les régions en guerre ; spécialistes en informatique et philanthropes en Afrique… À la recherche de protagonistes branchés, improbables, pionniers, carriéristes, ou tout ceci à la fois.
Pourquoi il vaut la peine de persister

Même lorsque les frais d’investigation sont couverts par une bourse, il reste le problème de la publication de l’article. Quelle rédaction sera disposée à publier un sujet sur une thématique dense ? Il y a quelques temps, je travaillais sur la question des fistules, ces ouvertures qui se forment entre le vagin et la vessie ou l’intestin. Elles peuvent résulter de situations obstétricales difficiles, lorsque l’accouchement ne progresse pas, ou encore d’un viol. Les femmes concernées deviennent incontinentes, ne peuvent donc plus retenir les urines et les selles. Elles ne peuvent plus accoucher, sont considérées comme sans valeur et rejetées à l’isolation sociale et à la pauvreté. Pourtant, il serait facile d’aider ces femmes, avec un système de santé efficace, la présence de sages-femmes, des structures médicales de proximité. Si ces infrastructures font défaut, ce n’est généralement pas faute d’argent. C’est que les femmes pauvres d’Afrique et d’Asie n’ont pas de lobby.

Grâce à une bourse, j’ai pu investiguer la question au Congo et en Éthiopie, en compagnie d’un photographe. Une fois notre reportage terminé, les réponses des rédactions étaient tout sauf encourageantes :  » Oh, c’est dégoûtant ! « . Ou bien :  » Le viol des femmes africaines, ça n’intéresse plus personne « . Ou encore :  » Pourriez-vous tourner le sujet de manière positive ? « . Lorsqu’une rédaction se décide enfin à publier la contribution, avec le contexte nécessaire, la réaction du public est spectaculaire : ce sera une véritable avalanche de dons.

Même réactivité des lectrices et lecteurs après un article sur une sœur religieuse allemande au Rwanda. Après le génocide, elle avait recueilli des centaines d’orphelins dans sa maison. Elle réussit à trouver des familles d’accueil pour la plupart d’entre eux, et en élève certains elle-même. Même exclue par sa congrégation, Sœur Milgitha n’a pas besoin de l’Église pour faire le bien. Elle reste au Rwanda et s’occupe des plus pauvres qu’elle. À la fin de ma visite, elle me bénit, et m’écrira ensuite :  » Ma chère Andrea, je prie pour que la lumière soit présente dans ta vie.  » Mon reportage sur le dévouement et l’injustice recevra un accueil chaleureux.

Après des périodes de doute et de désillusion, j’ai retrouvé ma foi en la capacité des personnes d’être émues par la souffrance des autres. Mais pour que leurs histoires soient entendues, il faut l’espace nécessaire. On ne peut pas traiter en profondeur les guerres, les catastrophes, les ruptures existentielles et les moments de désespoir absolu via Twitter, Facebook ou la blogosphère. En investiguant, en écrivant et en expliquant les tenants et aboutissants des choses, les journalistes ne restent plus en marge, mais font véritablement progresser le monde.

(Les propos n’engagent que l’auteur)