Quand la vie bascule

Dans son projet à long terme Drowning World, le photographe Gideon Mendel capture une expérience humaine qui fait disparaître les frontières géographiques et culturelles. En remportant le Prix du jury du Greenpeace Photo Award 2016, il a pu ajouter de nouveaux chapitres de cette histoire aux États-Unis et en France.

 

João Pereira de Araújo, Taquari District,
Rio Branco, Brésil, mars 2015.

L’eau lui arrive jusqu’au cou, au sens propre du terme. Sa tête semble posée dessus, le menton appuyé sur le miroir de l’eau. Le reste du corps disparaît dans le liquide brunâtre. À l’arrière-plan, on peut voir la partie supérieure d’une porte ouverte: l’entrée de son ancienne demeure, dans un village du Brésil. Nous ne saurons jamais ce qui se cache derrière, sauf que c’est certainement sous l’eau. C’est un des portraits les plus impressionnants du projet photographique que Gideon Mendel réalise depuis plusieurs années sur le thème du «monde qui se noie» (Drowning World).

Depuis 2007, il se rend partout où le niveau de l’eau s’élève soudainement. Dès qu’il entend parler d’inondations, il se demande automatiquement s’il va partir. En Haïti, en Inde, au Bangladesh, en Thaïlande ou au Nigeria, mais aussi dans des pays occidentaux comme l’Angleterre ou l’Allemagne. Un tel projet n’est pas toujours facile à réaliser. Il lui faut obtenir les autorisations nécessaires, trouver les moyens de se déplacer dans les zones inondées, organiser un traducteur, réfléchir aux problèmes techniques. Une fois sur place, il cherche à contacter des gens dont la vie a basculé et qui se sont retrouvés la tête sous l’eau. Souvent, il les accompagne la première fois qu’ils retournent dans leur ancien logis. Nous regardons dans les yeux des gens qui n’ont plus rien d’autre que leur corps. Leur maison a peut-être été emportée par les eaux ou complètement détruite. Peut-être leur magasin est-il dévasté ou leurs objets privés ont-ils été emportés par la force inexorable des flots.

À travers ces yeux, on a l’impression de pénétrer jusqu’au plus profond de leur âme. On y reconnaît la colère, le chagrin, mais aussi la combativité. Mendel réussit à saisir dans ces moments de désespoir profond une grande dignité humaine. «Le désastre narratif ne m’intéresse pas», explique-t-il. Il essaie plutôt de montrer la vulnérabilité de ces femmes et de ces hommes. «Et j’aimerais la partager avec tout le monde.» Une esthétique déroutante Mendel s’investit corps et âme dans ses reportages, s’attarde sur certains thèmes, s’implique totalement. Il présente lui-même son travail, qui prend souvent la forme de projets à long terme, comme une «mission». «J’ai de la peine à terminer un projet», concède-t-il. Le destin de ces êtres humains l’intéresse, que ce soit sous le régime de l’apartheid de son pays natal, l’Afrique du Sud, à la suite des ravages du sida ou des conséquences du changement climatique.

Loïc Horatius, Rue du Château, Villeneuve-Saint-Georges, France, février 2018.

Il pense à quoi ressemblera le monde quand ses enfants auront son âge et s’intéresse à l’arrière- plan historique et culturel des thèmes qu’il aborde. «L’inondation a pour tout le monde quelque chose de symbolique », dit-il, faisant notamment référence à la violence des flots dans la Bible. Les portraits de Mendel auraient presque un caractère classique s’ils ne se s’inscrivaient pas dans un contexte alarmant. «Cela a quelque chose d’inattendu», constate-t-il. Certains clichés rayonnent même d’une beauté déroutante.

Les personnes et les objets apparaissent comme dans un miroir, leur image se reflète dans une symétrie parfaite, les couleurs brillent dans l’eau, les formes dessinent des lignes esthétiques. «Quand l’eau est haute, tout est calme. Le temps s’arrête», explique Mendel. Ce calme est toutefois trompeur: lorsque le niveau de l’eau baisse, l’ampleur de la catastrophe devient visible, la puanteur se répand, la boue se tasse. Il ne reste que des traces de dévastation. Au cours des onze dernières années, Gideon Mendel a développé différentes trames narratives. Il décrit la série Submerged Portraits comme le coeur de son projet.

Maison de Wista Jacques Gonaïves, Haïti, septembre 2008.

Parallèlement, il a regroupé sous le titre de Watermarks des archives de photographies d’objets définitivement marqués par les eaux. Après des inondations catastrophiques en Australie, le photographe ayant trouvé des photos dans la rue les avait rapportées à sa chambre d’hôtel. «Ce que j’y ait découvert m’a touché. Ces photos abîmées étaient une métaphore de l’influence que le changement climatique peut avoir sur notre mémoire.» Avec la série Floodline, Mendel a finalement créé un autre genre d’«investigation visuelle». Ce sont les lignes d’anciens niveaux de crues qui traversent ces espaces, marquent les murs. «Dans un espace qui a un caractère chaotique, ils ont quelque chose de très précis», ajoute-t-il, et à nouveau d’incroyablement esthétique. Certaines de ces images font penser aux toiles de Mark Rothko.

Des archives de rencontres émouvantes Qu’on y voie ou non des personnes, toutes les photos de Mendel mettent l’accent sur la dimension humaine. C’est ainsi que, outre des archives de photos impressionnantes, il a cumulé les rencontres touchantes. Après l’inondation du siècle au Nigeria en 2011, par exemple, qui avait coûté la vie à plus de 500 personnes, Mendel s’était rendu dans un petit village au sud du pays. Les simples huttes en pisé avaient été emportées par les eaux, tandis que les bâtiments en ciment habités par la classe moyenne étaient encore debout, mais inondés. Il a rencontré une femme, une boulangère, qui avait tout perdu: sa maison, sa boulangerie qui employait vingt personnes, ses fours. Rien n’était assuré. «J’ai fait une photo d’elle, raconte Mendel, et je voulais aussi lui proposer de l’aide. Mais la seule chose qu’elle souhaitait, c’est que je montre au monde ce qui s’était passé. Et c’est exacte- ment cela que j’essaie de faire.»

 

Francisca Chagas dos Santos, Taquari District, Rio Branco, Brésil, mars 2015.

 

Gideon Mendel, né à Johannesburg en 1959, a étudié la psychologie et l’histoire de l’Afrique au Cap. Ses premières photos montrent les dernières années de l’apartheid. Il travaille régulièrement pour Weekend, le supplément dominical du Guardian, et ses photos sont publiées dans de nombreux magazines internationaux, dont National Geographic, Geo, Stern et Rolling Stone.

Ursula Eichenberger, qui a étudié l’histoire et la gestion de projets à but non lucratif, a écrit pour divers médias comme la Neue Zürcher Zeitung. Jusqu’en 2006, elle était rédactrice au Tages-Anzeiger pour les questions sociales et sociétales. Depuis, elle travaille pour des fondations et des organisations à but non lucratif (dont UNICEF Suisse) et écrit des livres.

Le vote du public pour le Greenpeace Photo Award 2018 aura lieu du 1er au 31 octobre 2018. Visitez notre site, choisissez votre favori parmi les sept nominés et votez. Le projet qui obtiendra le plus grand nombre de voix remportera le Prix du public, d’une valeur de
10 000 euros. Un Prix du jury, d’un même montant, sera également décerné.
www.photo-award.org