{"id":26863,"date":"2017-07-05T00:00:00","date_gmt":"2017-07-04T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/master.greenpeace.ch\/magazin-article-fr\/26863\/unis-contre-un-projet-immobilier-pour-defendre-la-terre-mere\/"},"modified":"2019-05-31T08:26:18","modified_gmt":"2019-05-31T06:26:18","slug":"unis-contre-un-projet-immobilier-pour-defendre-la-terre-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.greenpeace.ch\/fr\/article-de-magazine\/26863\/unis-contre-un-projet-immobilier-pour-defendre-la-terre-mere\/","title":{"rendered":"Unis contre un projet immobilier pour d\u00e9fendre la Terre-M\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><strong>Construire un complexe touristique de luxe en Patagonie, voil\u00e0 l\u2019intention d\u2019un homme d\u2019affaires britannique. Mais le projet menace l\u2019existence d\u2019une ville, dont les habitants persistent \u00e0 exprimer leur d\u00e9saccord. En d\u00e9pit des incendies criminels et des menaces de mort qu\u2019ils subissent. Visite \u00e0 El Bols\u00f3n, o\u00f9 la lutte rapproche les habitants les uns des autres.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Laura \u00e9voque bri\u00e8vement les \u00e9changes avec les voisins, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau pour vivre. Mais elle n\u2019en dira pas davantage aujourd\u2019hui. Le regard m\u00e9fiant, les bras crois\u00e9s, elle veut savoir qui je suis, pour qui j\u2019\u00e9cris, pourquoi je la sollicite pour un entretien. Elle en parlera \u00e0 ses <em>compa\u00f1eros<\/em>, me dit-elle. La d\u00e9cision de s\u2019ouvrir \u00e0 un journaliste doit \u00eatre prise au sein du collectif. Reviens demain, me dit-elle.<\/p>\n<p>En ce d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2017, la situation est tendue \u00e0 El Bols\u00f3n. Ces derni\u00e8res semaines, la police anti\u00e9meute a renforc\u00e9 sa pr\u00e9sence dans cette ville de taille moyenne en Patagonie argentine. Surtout aux environs de la maison communale, ce qui est tout \u00e0 fait inhabituel pour la r\u00e9gion. Depuis la fin des ann\u00e9es 1960, El Bols\u00f3n est en effet un endroit fr\u00e9quent\u00e9 par les hippies et les originaux en qu\u00eate d\u2019une vie en harmonie avec la nature, loin des contraintes de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et du contr\u00f4le \u00e9tatique.<\/p>\n<h3>Hippies et Disneyland<\/h3>\n<blockquote>\n<p><em>Quelques semaines plus tard, Laura m\u2019apprendra un mot de sa langue d\u2019origine qui a pris tout son sens ces derniers temps: ekesh, qui signifie regarder profond\u00e9ment.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais l\u2019\u00e9poque des hippies est r\u00e9volue. Il est vrai qu\u2019El Bols\u00f3n est encore per\u00e7ue comme un mod\u00e8le alternatif, qui soutient son \u00e9conomie (et son agriculture) locale. Mais la mondialisation n\u2019a pas \u00e9pargn\u00e9 la r\u00e9gion. Pour s\u2019en rendre compte, il suffit d\u2019une petite promenade sur le march\u00e9 artisanal, o\u00f9 l\u2019on trouve de tout\u00a0: cha\u00eenettes en argent et ceintures en cuir, artisanat propos\u00e9 par de jeunes citadins exil\u00e9s, mais aussi robots humains et arbres en plastique. Disneyland ne ferait pas mieux. Le d\u00e9senchantement d\u2019un lieu en soi f\u00e9\u00e9rique, au pied de la cordill\u00e8re des Andes. Mais il y a pire. Depuis plusieurs ann\u00e9es, les 40&rsquo;000 habitants de la vall\u00e9e se voient menac\u00e9s dans leur droit \u00e0 la terre et leur acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau potable. En principe, la Patagonie compte tant de champs, for\u00eats, montagnes et glaciers que la terre et l\u2019eau sont disponibles en abondance. Cependant les liens mafieux entre les politiciens locaux et les multinationales visent pr\u00e9cis\u00e9ment ces ressources, qui sont au c\u0153ur des int\u00e9r\u00eats g\u00e9opolitiques. Des int\u00e9r\u00eats que certains n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 faire avancer par la violence. D\u2019o\u00f9 la m\u00e9fiance bien compr\u00e9hensible de mon interlocutrice Laura.<\/p>\n<p>Elle consultera donc ses <em>compa\u00f1eros<\/em>, car \u00e0 El Bols\u00f3n l\u2019enjeu (dans l\u2019imm\u00e9diat et peut-\u00eatre \u00e0 plus long terme) n\u2019est pas seulement la terre et l\u2019eau. Il en va aussi de la confiance \u00e0 reconstruire, des racines des cultures locales. Cette qu\u00eate ressemble \u00e0 la notion d\u2019<em>ubuntu<\/em> en Afrique, au <em>swadeshi<\/em> en Inde ou au <em>buen vivir<\/em> en Am\u00e9rique latine.<\/p>\n<p>Quelques semaines plus tard, Laura m\u2019apprendra un mot de sa langue d\u2019origine qui a pris tout son sens ces derniers temps\u00a0: <em>ekesh<\/em>, qui signifie <em>regarder profond\u00e9ment<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Le colonisateur britannique<\/strong><\/p>\n<p>Il y a quatre ans, une pancarte brandie lors d\u2019une manifestation disait ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Lewis nous rapproche les uns des autres\u00a0\u00bb. Des milliers de personnes d\u00e9filaient, une fois de plus, pour le droit \u00e0 l\u2019eau et \u00e0 la terre. Mais qui est Lewis\u00a0? Il s\u2019agit de Joe Lewis, citoyen britannique et ami du pr\u00e9sident argentin Mauricio Macri. C\u2019est depuis son domicile au paradis fiscal des Bahamas que le sp\u00e9cialiste des finances g\u00e8re les multinationales, clubs de foot et sites touristiques qui lui appartiennent. L\u2019un de ces complexes touristiques est situ\u00e9 au <em>Lago Escondido<\/em>, \u00e0 environ 50\u00a0km au Nord d\u2019El Bols\u00f3n. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, Joe Lewis n\u2019avait d\u00e9bours\u00e9 que quelques milliers de dollars pour acqu\u00e9rir une zone de 12\u00a0000\u00a0hectares, avec ses rivi\u00e8res, ses montagnes et son \u00ab\u00a0lac cach\u00e9\u00a0\u00bb, ou <em>Lago Escondido<\/em>. Pour acc\u00e9der plus facilement \u00e0 sa r\u00e9sidence patagonienne, le promoteur voulait \u00e9galement disposer d\u2019un a\u00e9roport, qui aurait \u00e9t\u00e9 construit dans une zone humide. Or cette zone d\u00e9nomm\u00e9e <em>Pampa de Ludden<\/em> alimente les sources d\u2019eau potable pour les habitants de la vall\u00e9e. Elle a \u00e9t\u00e9 class\u00e9e comme r\u00e9serve naturelle par la commune. Le projet d\u2019a\u00e9roport n\u2019a donc pas \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but, la solidarit\u00e9 est tangible, le soutien tr\u00e8s pr\u00e9sent. Mais en dehors du mouvement citoyen, il y a l\u2019autre El Bols\u00f3n\u00a0: celui qui veut croire aux promesses de progr\u00e8s et de croissance proclam\u00e9es par les \u00e9lites politiques.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un autre projet touristique, la construction d\u2019un complexe pour le tourisme hivernal, est en d\u00e9bat depuis sept ans. Il est pr\u00e9vu exactement \u00e0 l\u2019endroit initialement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. La population voisine se r\u00e9unit r\u00e9guli\u00e8rement en <em>asambleas<\/em> pour discuter des probl\u00e8mes. Les habitants craignent en effet qu\u2019un nouveau quartier construit au-dessus d\u2019El Bols\u00f3n\u00a0menacerait l\u2019alimentation en eau potable, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9caire dans la vall\u00e9e. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de discussions, de d\u00e9marches juridiques, d\u2019achats controvers\u00e9s de terrains, de cr\u00e9ations d\u2019entreprises et de promesses en l\u2019air de la part des politiciens, le projet passe en force\u00a0: l\u2019assembl\u00e9e communale extraordinaire du 16\u00a0d\u00e9cembre 2016 avalise le projet de construction, malgr\u00e9 les inqui\u00e9tudes des opposants. Dont la participation \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e communale est d\u2019ailleurs emp\u00each\u00e9e par la police et le personnel communal, spray au poivre \u00e0 l\u2019appui.<\/p>\n<p>Laura se souvient de l\u2019organisation imm\u00e9diate d\u2019une <em>asamblea<\/em>, qui d\u00e9cide de mener une campagne permanente dans la rue. \u00ab\u00a0Nous avons toujours \u00e9vit\u00e9 la confrontation\u00a0\u00bb, explique Laura, \u00ab\u00a0mais nous sommes d\u00e9sormais oblig\u00e9s de maintenir une pr\u00e9sence physique dans l\u2019espace public.\u00a0\u00bb. Le soir m\u00eame, un campement d\u2019une trentaine de tentes appara\u00eet sur le carrefour principal de la ville. Cet <em>acampe<\/em> doit \u00eatre maintenu jusqu\u2019\u00e0 ce que la <em>Pampa de Ludden<\/em> redevienne propri\u00e9t\u00e9 publique.<\/p>\n<p><strong>Violence et non-violence<\/strong><\/p>\n<p>Les habitants ne tardent pas \u00e0 assurer le ravitaillement de l\u2019<em>acampe\u00a0<\/em>en fournissant aliments, articles d\u2019hygi\u00e8ne et bois pour cuisiner. D\u00e8s le d\u00e9but, la solidarit\u00e9 est tangible, le soutien tr\u00e8s pr\u00e9sent. Mais en dehors du mouvement citoyen, il y a l\u2019autre El Bols\u00f3n\u00a0: celui qui veut croire aux promesses de progr\u00e8s et de croissance proclam\u00e9es par les \u00e9lites politiques. Certains passant insultent les campeurs. D\u2019autres visent les tentes, les doigts en forme de pistolet, quand ils passent en moto ou en voiture. La quatri\u00e8me nuit, des inconnus giclent de l\u2019essence sur le drapeau de l\u2019<em>asamblea<\/em> et y mettent le feu. \u00ab\u00a0Nous sentions un mauvais esprit se r\u00e9pandre en nous\u00a0\u00bb, se rappelle Nelson, l\u2019un des campeurs. Les gens dormaient mal, avaient peur d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau attaqu\u00e9s.<\/p>\n<p>[masterslider id=\u00a0\u00bb9&Prime;]<\/p>\n<p>Nelson est enseignant dans une \u00e9cole de campagne <em>(escuela rural)<\/em> \u00e0 El Bols\u00f3n. Au campement, il est responsable de la s\u00e9curit\u00e9. La cinquantaine, ce p\u00e8re d\u2019un fils adulte a les pieds bien sur terre. Il explique que le groupe a eu l\u2019occasion de discuter des \u00e9v\u00e9nements, de la peur, de la col\u00e8re, des impulsions violentes. \u00ab\u00a0Il est important de ne pas perdre le calme, devant les intimidations subies de la part des institutions.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les institutions, ce sont l\u2019Etat et les multinationales, qui paient des groupes de casseurs pour menacer et d\u00e9stabiliser les opposants. Il arrive m\u00eame que des personnes disparaissent, comme au temps de la dictature militaire, quoique l\u2019enjeu soit simplement un projet immobilier. Ou alors les habitants sont chass\u00e9s de leurs terres. C\u2019est ce qui est arriv\u00e9 mi-janvier, \u00e0 environ 100\u00a0km au Sud-Est d\u2019El Bols\u00f3n, quand la police est intervenue avec des matraques et des balles de caoutchouc, pour \u00e9vacuer plusieurs familles mapuches des terrains qu\u2019elles poss\u00e9daient. L\u00e0 aussi, il existe un conflit autour de la terre avec un multimillionnaire europ\u00e9en (en l\u2019occurrence, le fondateur du label de mode italien Benetton). Les quatre participants de l\u2019<em>acampe<\/em> qui \u00e9taient sur les lieux pour exprimer leur solidarit\u00e9 ont eu de la chance\u00a0: les balles de plomb tir\u00e9es par la police n\u2019ont atteint que leur voiture.<\/p>\n<p>Nelson \u00e9voque souvent le concept de l\u2019union, l\u2019id\u00e9e de transformation de la n\u00e9gativit\u00e9 en cr\u00e9ativit\u00e9. Selon lui l\u2019<em>acampe<\/em> doit promouvoir la paix, quelles que soient les agressions qu\u2019il subit. Mais d\u2019o\u00f9 vient cette conviction non-violente\u00a0? Comment garder le clame int\u00e9rieur\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je viens d\u2019une famille extr\u00eamement violente. Enfant, j\u2019\u00e9tais souvent battu. Et j\u2019ai pass\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 me disputer avec n\u2019importe qui. Un jour, j\u2019ai compris que j\u2019attirais la violence, parce que j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame violent. Si je veux la paix, c\u2019est donc \u00e0 moi d\u2019avoir la paix int\u00e9rieure. C\u2019est le point de d\u00e9part pour que les \u00eatres humains puissent se regarder dans les yeux, et peut-\u00eatre m\u00eame se prendre dans les bras.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>ekesh<\/em><\/p>\n<p>L\u2019ombre d\u2019un sourire fatigu\u00e9 autour des yeux, il ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0La non-violence est la voie qui gu\u00e9rit les \u00eatres humains. Mais c\u2019est un processus qui s\u2019\u00e9tend sur des ann\u00e9es, que chacun doit vivre personnellement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ironie du sort, c\u2019est un promoteur anglais qui d\u00e9clenche aujourd\u2019hui des r\u00e9flexions sur la non-violence en Argentine\u00a0; un peu comme ce qui a pu se produire dans l\u2019Inde du temps de Gandhi, sous le r\u00e9gime britannique, pr\u00e9cis\u00e9ment\u2026<\/p>\n<p><strong>Parler avec le c\u0153ur<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 El Bols\u00f3n le d\u00e9bat sur la violence et la non-violence est men\u00e9 depuis des ann\u00e9es. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, deux stations de radio de la vall\u00e9e, critiques envers le gouvernement, ont subi des incendies criminels. Le centre communautaire qui abrite les r\u00e9unions de l\u2019<em>asamblea<\/em> a lui aussi \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9. Les habitants qui participent aux assembl\u00e9es, mais aussi les journalistes, re\u00e7oivent des menaces de mort par t\u00e9l\u00e9phone, Whatsapp ou Facebook. Que faire\u00a0?\u00a0\u00c0 qui s\u2019adresser, si l\u2019Etat ne m\u00e8ne aucune investigation\u00a0?<\/p>\n<p>Certains membres de l\u2019<em>asamblea<\/em> r\u00eavent de vengeance. Mais cette attitude vindicative n\u2019est pas partag\u00e9e par le groupe. En t\u00e9moigne la r\u00e9union qui a lieu juste apr\u00e8s la tentative d\u2019incendie criminel contre l\u2019<em>acampe<\/em>. La centaine d\u2019habitants pr\u00e9sents sifflent ou interrompent les prises de parole qui appellent \u00e0 la violence.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, il est souvent question de comment prendre la parole, \u00e0 l\u2019<em>asamblea<\/em> mais aussi face aux voisins qui soutiennent le projet de construction. \u00ab\u00a0Il faut chercher \u00e0 entrer en dialogue avec eux\u00a0\u00bb, propose quelqu\u2019un. Tous les habitants de la vall\u00e9e sont concern\u00e9s par le probl\u00e8me de l\u2019eau. \u00ab\u00a0Quand on parle avec le c\u0153ur\u00a0\u00bb, dit une femme, \u00ab\u00a0les pr\u00e9jug\u00e9s que l\u2019on avait \u00e0 propos de l\u2019autre disparaissent.\u00a0\u00bb Un homme rappelle qu\u2019on ne devrait pas se servir des instruments des puissants\u00a0: \u00ab\u00a0Ne pas se laisser diviser, mais plut\u00f4t s\u2019unir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 nous de penser et d\u2019agir de mani\u00e8re responsable, et de transformer les crises de la plan\u00e8te en quelque-chose de constructif.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pas si simple \u00e0 El Bols\u00f3n, semble-t-il. La population n\u2019est pas homog\u00e8ne, dans cette ville o\u00f9 se c\u00f4toient paysans, autochtones, anciens hippies, jeunes cadres dynamiques, ouvriers, intellectuels, artisans, artistes, ch\u00f4meurs, designers, adeptes de l\u2019\u00e9conomie de subsistance ou personnes transgenre. Comment parler \u00e0 des habitants venant \u00e0 la fois de m\u00e9gapoles, de villes, de villages ou de l\u2019\u00e9tranger, d\u2019origines sociales, \u00e9conomiques et culturelles si diverses\u00a0?<\/p>\n<p>Au fil des semaines, l\u2019<em>acampe<\/em> devient un v\u00e9ritable lieu de discussion pour les questions jusqu\u2019ici latentes, qui ne sont normalement pas \u00e9voqu\u00e9es en public, par honte, par peur, par timidit\u00e9. Il est rare et pr\u00e9cieux, ce cadre o\u00f9 les personnes sont \u00e0 la recherche de leurs points communs, dans une ambiance apais\u00e9e, au-del\u00e0 des questions de classe sociale ou d\u2019ethnie.<\/p>\n<p><em>Ekesh<\/em><\/p>\n<p>[masterslider id=\u00a0\u00bb10&Prime;]<\/p>\n<p><strong>Ne pas faire le jeu de Trump et de ses pareils<\/strong><\/p>\n<p>Delia, le milieu de la quarantaine, a quitt\u00e9 Buenos Aires il y a sept ans pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 El Bols\u00f3n. Elle consid\u00e8re qu\u2019il ne sert \u00e0 rien de pester contre les puissants, contre le promoteur immobilier Lewis, contre le pr\u00e9sident argentin Macri ou le pr\u00e9sident am\u00e9ricain Trump (eux aussi de proches amis). \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 nous de penser et d\u2019agir de mani\u00e8re responsable, et de transformer les crises de la plan\u00e8te en quelque-chose de constructif.\u00a0\u00bb Le temps n\u2019est plus aux ronchonnements, aux plaintes, aux propos indign\u00e9s. \u00ab\u00a0Il faut une \u00e9volution int\u00e9rieure, en chacune et chacun d\u2019entre nous\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, quand elle exprime cette id\u00e9e dans une <em>asamblea,<\/em> Delia est hu\u00e9e. \u00ab\u00a0C\u2019est compr\u00e9hensible\u00a0\u00bb, dit-elle. Beaucoup veulent simplement emp\u00eacher le projet de construction, et ne sont pas pr\u00eats \u00e0 ce type de prise de conscience. Delia ne fait pas de diff\u00e9rence de principe entre l\u2019<em>asamblea<\/em> et le maire, tr\u00e8s controvers\u00e9. \u00ab\u00a0Cette mani\u00e8re de voir les choses met en cause les sch\u00e9mas de pens\u00e9e du paradigme historiquement dominant. C\u2019est pourquoi elle d\u00e9range et suscite le rejet.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quand Delia parle, on respire l\u2019esprit du <em>buen vivir<\/em>, du <em>sumak kawsay<\/em> en langue quechua. Ce sont les principes de l\u2019Am\u00e9rique latine autochtone, qui vit en \u00e9troite communion avec la Terre-M\u00e8re, la Pachamama. Dans cette conception, l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u2019\u00eatre humain avec ses besoins, comme dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Dans le cadre de la cosmovision, l\u2019individu fait partie d\u2019un tout et est donc charg\u00e9 de prot\u00e9ger la Pachamama. Le <em>buen vivir<\/em> est l\u2019instrument sur lequel s\u2019appuient les avocats de la nature pour r\u00e9duire l\u2019exploitation de celle-ci.<\/p>\n<p>L\u2019Equateur et la Bolivie sont les premiers pays d\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 avoir inscrit le concept du <em>buen vivir <\/em>dans leur constitution (en 2008 et 2009, respectivement). Ils reconnaissent ainsi l\u2019esprit des cultures qui peuplaient le continent avant l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>\u00c0 El Bols\u00f3n, le <em>buen vivir<\/em> n\u2019est pas souvent \u00e9voqu\u00e9, mais on sent que la conscience collective des populations autochtones d\u2019Am\u00e9rique latine commence \u00e0 irriguer le d\u00e9bat, y compris ici, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 Sud du continent.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Pourquoi n\u2019avons-nous pas acc\u00e8s \u00e0 la terre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Le jour suivant, j\u2019ai rendez-vous avec Laura et ses <em>compa\u00f1eros<\/em>. Ils viennent juste de distribuer des tracts pour la manifestation pr\u00e9vue quelques heures plus tard \u00e0 El Bols\u00f3n. Nous nous asseyons \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un arbre. Le groupe relate ses rencontres avec des habitants. Il d\u00e9crit les conditions de vie pr\u00e9caires en dehors de la ville. Des centaines de personnes doivent se partager un point d\u2019eau, ou m\u00eame acheter l\u2019eau dont elles ont besoin. Certains ont m\u00eame creus\u00e9 un trou et pos\u00e9 une b\u00e2che derri\u00e8re leur maison, en vue de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019eau de pluie pour arroser le jardin.<\/p>\n<p>Mais l\u2019enjeu d\u00e9passe aujourd\u2019hui la question des conditions de vie. \u00ab\u00a0Nous voyons ressurgir des conflits qui remontent \u00e0 plusieurs si\u00e8cles\u00a0\u00bb, d\u00e9clare Marco, l\u2019un des <em>compa\u00f1eros<\/em>. Il rappelle que la ville d\u2019El Bols\u00f3n a \u00e9t\u00e9 construite dans une r\u00e9gion auparavant habit\u00e9e par les Mapuches et les Tehuelches. Ceux parmi les autochtones qui ont surv\u00e9cu au g\u00e9nocide du 19<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle n\u2019ont pas les titres de propri\u00e9t\u00e9 (sur la terre, par exemple) que les conqu\u00e9rants demandent aujourd\u2019hui. Or sans titre de propri\u00e9t\u00e9, il n\u2019y a pas de droits \u00e0 faire valoir, en Patagonie comme ailleurs. \u00ab\u00a0Comment se fait-il que quelqu\u2019un puisse venir de l\u2019autre bout du monde et acheter un terrain pour une bouch\u00e9e de pain, alors que nous, qui vivons ici depuis des g\u00e9n\u00e9rations, sommes r\u00e9duits \u00e0 mendier l\u2019eau potable ou un lopin de terre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons aujourd\u2019hui la possibilit\u00e9 de nous aborder en tant qu\u2019\u00eatres humains\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0sans distinction d\u2019origine ou de couleur de la peau\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Laura et les <em>compa\u00f1eros<\/em> se tournent express\u00e9ment vers les quartiers d\u00e9favoris\u00e9s d\u2019El Bols\u00f3n, dont les habitants sont nombreux \u00e0 travailler pour la commune et n\u2019osent donc pas s\u2019exprimer publiquement, de peur de perdre leur emploi. \u00ab\u00a0C\u2019est important pour nous de voir que l\u2019<em>acampe<\/em> est bien accueilli, y compris dans ces quartiers-l\u00e0\u00a0\u00bb, dit Claudio. Le rejet et les agressions contre le campement s\u2019expriment surtout sur Facebook et Whatsapp. \u00ab\u00a0Quand on parle directement aux voisins, on d\u00e9couvre tout \u00e0 coup des points communs auxquels on ne s\u2019attendait pas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>[masterslider id=\u00a0\u00bb11&Prime;]<\/p>\n<p><strong>Bols\u00f3n, Berne, Bex<\/strong><\/p>\n<p>Quand Laura prend la parole, la voix finit par lui manquer. La jardini\u00e8re d\u2019enfants ne parle pas seulement au nom de ses \u00e9l\u00e8ves et de leurs familles, dont elle conna\u00eet bien les conditions de vie. Avec sa silhouette \u00e9lanc\u00e9e, ses tresses noires et ses yeux sombres, Laura parle aussi au nom de toutes les femmes opprim\u00e9es, exploit\u00e9es ou tu\u00e9es tout au long des si\u00e8cles.\u00a0D\u2019origine mapuche (le terme signifie litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0peuple de la terre\u00a0\u00bb), elle travaille \u00e0 comprendre son pass\u00e9 et \u00e0 donner une voix \u00e0 ses anc\u00eatres. \u00ab\u00a0Nous avons aujourd\u2019hui la possibilit\u00e9 de nous aborder en tant qu\u2019\u00eatres humains\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0sans distinction d\u2019origine ou de couleur de la peau\u00a0\u00bb. Elle veut mettre en avant ce qui la relie aux autres.<\/p>\n<p>Laura baisse les yeux, comme si elle lisait sa prochaine phrase sur le sol\u00a0: \u00ab\u00a0Quand nous retournons dans notre propre r\u00e9alit\u00e9, apr\u00e8s les entretiens avec nos voisins, quand nous retrouvons notre chauffage, notre eau courante et notre nourriture disponible en suffisance, nous prenons conscience que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la terre et la possibilit\u00e9 de la cultiver constituent un droit humain, qui s\u2019applique donc aussi \u00e0 ceux qui ont froid et faim.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il est important de rester sensible aux \u00e9v\u00e9nements du monde, aux rencontres. \u00ab\u00a0Quand nous reconnaissons notre vuln\u00e9rabilit\u00e9, et que nous lui faisons face avec espoir, foi et confiance, alors nous comprenons que la seule protection possible pour notre \u00e2me est l\u2019ouverture.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Gandhi a \u00e9crit que la v\u00e9rit\u00e9 est dure comme le diamant et fragile comme la fleur.<\/p>\n<p>Quelques semaines plus tard, Laura tape le mot <em>ekesh<\/em> sur un clavier d\u2019ordinateur. Et je commence \u00e0 comprendre que le message d\u2019El Bols\u00f3n pourrait germer y compris \u00e0 Berne, Blonay ou Bex.<\/p>\n<div id=\"attachment_36193\" style=\"width: 850px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-36193\" class=\"wp-image-36193 size-large\" src=\"https:\/\/www.greenpeace.ch\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/13-Maria-y-Laura-cerca-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"840\" height=\"560\" \/><p id=\"caption-attachment-36193\" class=\"wp-caption-text\">D\u00e9fil\u00e9 \u00e0 cheval pour le droit \u00e0 la terre et \u00e0 l\u2019eau : depuis plusieurs mois, environ un quart de la population d\u2019El Bols\u00f3n manifeste r\u00e9guli\u00e8rement dans la rue.<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"background-color: #58b006; color: white; padding: 25px;\">\n<h5 style=\"color: white;\"><strong>Derni\u00e8res nouvelles de la r\u00e9gion d\u2019El Bols\u00f3n, Argentine\u00a0: la loi sur la terre actuellement en d\u00e9bat constitue une nouvelle \u00e9tape de la lutte pour la terre et l\u2019eau \u00e0 El Bols\u00f3n et dans la province de Rio Negro.<\/strong><\/h5>\n<p>En juillet 2016, le pr\u00e9sident argentin Mauricio Macri avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 une nouvelle loi nationale pour remplacer l\u2019ancienne loi sur la terre. La r\u00e9vision de loi pr\u00e9voit notamment de faciliter la vente de terrains aux \u00e9trangers, en particulier aux multinationales d\u2019Am\u00e9rique du Nord, d\u2019Europe et d\u2019Asie. Le pr\u00e9sident a aussi aboli les redevances sur les mati\u00e8res premi\u00e8res introduites par le gouvernement Kirchner\u00a0; outre l\u2019agriculture, les ressources qui int\u00e9ressent les investisseurs sont surtout les minerais et le gaz naturel (fracturation hydraulique). Comme d\u2019autres collectifs et organisations environnementales, l\u2019asamblea d\u2019El Bols\u00f3n tente de construire des alliances pour s\u2019opposer aux d\u00e9cisions du gouvernement n\u00e9olib\u00e9ral, surtout \u00e0 travers Internet.<\/p>\n<p>Entre-temps, l\u2019acampe (campement de protestation) au centre d\u2019El Bols\u00f3n s\u2019est termin\u00e9, apr\u00e8s trois mois d\u2019existence. Mais ces derni\u00e8res semaines ont vu des marches de protestation organis\u00e9es par des autochtones, dont une qui est partie de la ville La Quiaca (province de Jujuy), \u00e0 la fronti\u00e8re avec la Bolivie, pour se terminer \u00e0 San Salvador de Jujuy, la capitale de la province situ\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 300\u00a0km de distance. Ici le conflit concerne les gisements de lithium de la r\u00e9gion, que convoitent des firmes japonaise, chinoises, sud-cor\u00e9ennes, australiennes et fran\u00e7aises. L\u2019exploitation de ces gisements menacerait l\u2019existence des communes d\u2019Aimara et de Kolla. L\u2019autre marche, men\u00e9e par des Mapuches, est partie de Bariloche et se dirige vers Viedma, \u00e0 800\u00a0km, o\u00f9 se d\u00e9roulent les d\u00e9lib\u00e9rations \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la province concernant la loi sur la terre.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Construire un complexe touristique de luxe en Patagonie, voil\u00e0 l\u2019intention d\u2019un homme d\u2019affaires britannique. Mais le projet menace l\u2019existence d\u2019une ville, dont les habitants persistent \u00e0 exprimer leur d\u00e9saccord. 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