«L’art pour l’Aar»: un engagement pour nos paysages de montagne

Dans les années 1990, confrontés à un projet d’extension pharaonique de la centrale électrique du Grimsel, des artistes de la région adoptent une nouvelle forme de protestation: ils créent leurs oeuvres directement sur le site menacé.

À la fin des années 1980, les Forces motrices d’Oberhasli (KWO) prévoient d’agrandir leur empire hydraulique sur le Grimsel en construisant une gigantesque centrale de pompage-turbinage. Le projet aurait défiguré ce remarquable paysage alpin. La nécessité de le protéger est attestée par de nombreux postulats cantonaux, nationaux (Inventaire fédéral des paysages,sites et monuments naturels) et internationaux (inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO). Les principales organisations de protection de la nature et les communes du site essaient alors, en déposant des recours, d’empêcher la construction de la centrale. Convaincus que l’art a plus de poids que de simples arguments, des artistes se rassemblent pour former un groupe, «l’art pour l’aar». Chaque été, durant une semaine, ils sont plus d’une vingtaine à travailler ensemble à la source de l’Aar, menacée, pour lutter contre ce projet chiffré à 4 milliards de francs. L’objectif est de rappeler, avec les moyens de l’art, la nécessité de protéger ce paysage, et s’adresser ainsi à d’autres cercles plus réticents.

 

Le col du Susten en 2010. Le réchauffement climatique global fait non seulement fondre les glaciers, mais provoque aussi des changements profonds dans la flore alpine. L’installation Glashaus (serre) symbolise la vulnérabilité de la nature. Sur un banc de gravier où poussent des plantes pionnières, la fragile construction en verre a été placée devant le Steingletscher, un glacier qui ne cesse de reculer.

L’art contre les mégacentrales, le réchauffement climatique et le négoce de l’eau

Les oeuvres de «l’art pour l’aar» ne célèbrent pas la beauté des glaciers et des montagnes; elles sont éminemment politiques. Utilisées comme une forme de résistance, elles doivent interpeller, pointer du doigt, irriter et provoquer. En 1995, lorsque KWO retire son grand projet, «l’art pour l’aar», devenu entre-temps un groupe bien soudé de dix personnes, étend son engagement à d’autres paysages et problèmes importants dans l’espace alpin. Ses membres transposent dans leur art des thèmes tels que le réchauffement climatique, la fonte des glaciers, la surexploitation due à la circulation et à des pratiques sportives toujours plus absurdes, ou le négoce international de l’eau. Ils recourent pour cela à des installations visant à sensibiliser le public ainsi qu’à des actions sur le site menacé. Qu’est-ce qui motive ce groupe d’artistes hétéroclite à assumer ce travail fastidieux et à faire de l’art contestataire dans le rude climat des montagnes? Si, pour certains, ce sont des convictions politiques et l’amélioration du monde, d’autres veulent relever le défi artistique de s’affirmer face à un environnement écrasant; pour les derniers, c’est surtout l’envie de travailler à une oeuvre collective stimulante qui domine. Même s’il y a parfois des dissensions au sein du groupe, nul ne doute du bien-fondé de cet engagement. Les confrontations tournent souvent autour du choix d’un thème d’actualité dans cette région de montagne et de sa transposition artistique plutôt que sur la légitimité morale ou éthique de la contestation. Face aux manifestations d’hostilité que suscite notamment leur opposition à l’énergie hydraulique «propre», ils poursuivent leur objectif: dénoncer les conflits entre les exigences d’utilisation et les questions écologiques.

 

Dans des vitrines, KWO visualise son projet d’agrandissement du lac. À l’aide de présentoirs semblables, mais rouges, «l’art pour l’aar» complète les informations lacunaires: les principaux articles de loi sur la protection de la nature imprimés sur des plaques de verre et un appel à la protection du site sont placés directement devant le paysage concerné.

L’art n’est pas du journalisme, mais un avertissement subversif

Depuis le début des années 1980, des artistes s’engagent avec leurs oeuvres pour la préservation de l’environnement. Ils le font en intervenant sur place ou en attirant l’attention sur un lieu de manière indirecte. Ce militantisme culturel conquiert surtout les villes sous le nom d’artivisme. Le paysage alpin devient lui aussi un véritable terrain de jeu pour les projets artistiques.
Les travaux de «l’art pour l’aar» se distinguent par le fait que, pour la première fois, ils dénoncent directement sur le site concerné des abus concrets à l’égard d’une nature fragile.
Quel est le sens de ces actions complexes à côté des formes de protestation habituelles et quels en sont les effets, dans le meilleur des cas? L’art n’offre pas de solutions et ne peut sauver ni le paysage alpin ni le monde. Les manifestations, les affiches et les pamphlets font davantage la une de l’actualité. L’art dans un paysage de montagne a un caractère symbolique: il peut être subversif, alarmant, il veut nous ouvrir les yeux, poser des questions et exiger des réponses sur la manière de traiter le paysage et les ressources des régions de montagne. Il peut même susciter des réactions d’incompréhension et, au mieux, inciter à la résistance et à l’engagement politique. S’il encourage les observateurs critiques à se préoccuper de l’utilisation souhaitable et de la nécessaire protection du monde alpin, l’art contestataire réalisé sur site aura rempli son objectif. La signification et l’effet de surprise jouent un rôle essentiel: le randonneur qui, par exemple, est confronté à un terrain de football sur le col du Grimsel s’en souviendra plus longtemps que de la lecture d’un long article de presse sur l’urgence de protéger les Alpes.

Manifestations artistiques et participants: www.lartpourlaar.ch.

 

 À 77 ans, l’artiste Adolf Urweider préside l’association Grimsel im Widerstand, fondée en 1988 alors que les plans de construction d’une monstrueuse centrale de pompage-turbinage sur le site venaient d’être publiés. Pendant ses études d’ingénieur, il avait participé aux mesures annuelles du glacier d’Unteraar, organisées par KWO, propriétaire des lieux. Après avoir travaillé plusieurs années comme arpenteur lors de fouilles archéologiques dans le désert du Néguev, puis étudié la sculpture à la Kunstakademie de Vienne, il revient dans sa région  natale, l’Oberhasli. Sensible aux paysages solitaires, il prendra part, pendant presque trente ans, à toutes les actions de «l’art pour l’aar» et espère, rétrospectivement, avoir contribué à  une approche plus consciente du monde alpin si vulnérable.