De la parole aux actes! (Série 2/5)

Franziska Herren: du studio de fitness au Palais fédéral, une femme en lutte contre les subventions allouées à une agriculture dévastatrice.
«Nous pouvons aussi nous rencontrer dimanche après-midi», m’a-t-elle répondu lorsque je l’ai contactée pour obtenir un rendez-vous, ajoutant: «Je ne fais pas de différence entre le travail et les loisirs.» Depuis que cette Bernoise de 50 ans a commencé à récolter des voix pour sa nouvelle initiative, en mars dernier, elle travaille pratiquement jour et nuit. Son fils adolescent, qui, à la différence de sa sœur, vit encore chez ses parents, lui a récemment déclaré: «On voit que tu es en pleine campagne de vote: le frigo est presque vide…» Le studio de fitness que l’ancienne hôtesse de l’air gère depuis vingt-quatre ans dans la commune de Wiedlisbach, non loin de Soleure, est provisoirement dirigé par ses employés.

Franziska Herren pose volontiers des questions de fond: «Pourquoi les consommateurs doivent-ils payer plus cher les produits issus de l’agriculture biologique que ceux de l’agriculture conventionnelle? Pourquoi ces produits sont-ils réservés aux milieux privilégiés?», se demande-t-elle de manière rhétorique. Sa réponse est sans appel: «Parce que les paysans n’ont pas à payer pour les dommages que les pesticides et les antibiotiques causent à l’environnement. D’autant que ces dommages sont subventionnés par la Confédération.» Avec son initiative populaire «Pour une eau potable propre et une alimentation saine», elle a décidé de tout chambouler: au lieu d’accorder chaque année des milliards de francs de subventions aux exploitations conventionnelles, seules celles qui produisent sans utiliser de pesticides ni pratiquer l’élevage intensif seraient soutenues par la Confédération et les cantons.

Le savoir responsabilise

«Au fond, j’ai de la peine à intervenir en public; je préfère travailler en coulisses, reconnaît Franziska Herren. Mais, à partir du moment où l’on détient des informations, on a une responsabilité. On doit intervenir.» Son engagement politique a commencé il y a douze ans, par une initiative communale contre la coupe à blanc d’un pan de la forêt et de l’aire de loisirs proche de sa maison. Elle a mobilisé ses voisins, négocié avec les autorités municipales et réussi en fin de compte à empêcher ce déboisement drastique. Pour la première fois, elle a réalisé ce qu’impliquait la défense d’une cause contre une majorité et contre les avis des experts. Certains voisins de cette commune de deux mille habitants l’évitaient soudain ou ne fréquentaient plus son studio de fitness. Le rejet a été encore plus sensible en 2011, lorsqu’elle s’est opposée au changement d’affectation de terres réservées à la rotation des cultures. De grosses sommes d’argent étaient en jeu; la lutte pour conquérir la faveur du public a été rude.

Lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011, Franziska Herren s’est vue brusquement embarquée dans sa première intervention politique au niveau cantonal. Choquée par les images en provenance du Japon, elle avait imprimé des tracts et les avait distribués dans sa commune. Une Suisse avec 100% d’énergies renouvelables était possible, selon elle. Un de ces tracts retint l’attention de Walter Kummer, un ancien entrepreneur fortuné et doté d’un solide savoir-faire juridique. Celui-ci lui proposa de poursuivre l’un de ses objectifs à l’échelon cantonal: le débranchement de la centrale nucléaire de Mühleberg. Un comité d’initiative fut réuni, un site web mis en ligne, et des collecteurs de signatures furent recrutés. L’initiative Mühleberg vom Netz (Déconnecter Mühleberg) sera rejetée par le peuple bernois le 18 mai 2014. Franziska Herren évoque néanmoins un succès: «Compte tenu des débats sur la votation, les Forces motrices bernoises n’ont d’autre choix aujourd’hui que d’arrêter la centrale d’ici 2019.»

Le gâchis agricole

Franziska Herren a eu l’idée de sa première initiative à l’échelle fédérale lors d’une randonnée. Elle avait croisé une jeune vache meuglant seule dans un champ après qu’on lui ait retiré son veau juste après sa naissance. Elle commença alors à faire des recherches: «Plus je me préoccupais de la douleur de cet animal, plus je prenais conscience du gâchis de notre agriculture intensive.» Le fait que l’on arrache le veau à sa mère afin d’augmenter la production de lait n’était que la pointe de l’iceberg. Bientôt, Franziska Herren renonça au fromage et au lait; elle était déjà végétarienne depuis l’enfance. Aujourd’hui, elle s’indigne de voir comment les consommateurs sont induits en erreur par une publicité pour la viande et le lait qui occulte les conditions de production effectives, à savoir l’élevage intensif. Elle est choquée que cette publicité, tout comme la production agricole polluante et contraire à toute éthique, soit subventionnée par les contribuables. Le groupe de lobbying Proviande reçoit près de six millions de francs par an de la Confédération.

Avec son initiative actuelle, Franziska Herren entend mettre en évidence le lien entre l’agriculture intensive, basée sur des impor­tations de fourrages et un usage massif de produits phytosanitaires, et la qualité de l’eau. Ce mode de production contamine les sols avec des nitrates et des pesticides. Des résidus médicamenteux, tels les antibiotiques souvent prescrits de manière préventive dans l’élevage intensif, sont également disséminés dans les champs par le fumier et le lisier, puis polluent la nappe phréatique pour finir dans notre eau courante. Ce qui préoccupe le plus Franziska Herren? «Les 42 tonnes d’antibiotiques utilisés chaque année pour notre élevage axé sur les hauts rendements, qui font que de plus en plus de bactéries multirésistantes se répandent dans les cours d’eau.» Une infection de cette sorte pourrait être fatale chez l’être humain. C’est pourquoi le comité d’initiative se réfère explicitement à la loi sur la protection des eaux, qui interdit de laisser s’infiltrer dans le sol des substances susceptibles de le polluer.

L’initiative, selon Herren, rencontre un vif intérêt. «La plupart de nos donateurs et col­lecteurs de signatures sont venus à nous de leur plein gré dès qu’ils en ont entendu parler.» C’était un signal positif. «Tant que l’on pourra toucher les gens avec de telles initiatives, le changement social aura des chances concrètes.» Franziska Herren table sur l’investissement personnel pour y arriver. Elle inscrit son numéro de téléphone et son adresse électronique sur chaque feuille de signatures, et répond pratiquement à toutes les demandes, souvent jusque tard dans la nuit. Le jeu en vaut apparemment la chandelle: au bout de six mois de collecte de signatures, tout semble indiquer que l’initiative va aboutir.

Pour vous engager, il vous suffit de télécharger les formulaires de l’initiative, de collecter des signatures dans votre entourage et de les envoyer, ou de signer directement en ligne sur wecollect.ch.

Voici notre récent blog concernant l’initiative.